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La fraude en ligne: et si c’était vrai?

10 décembre 2020 - Baptiste Cazin

Chaque année, des milliers de Québécois sont victimes d’une fraude sur le Web, que ce soit en cherchant l’âme sœur ou en tentant de se procurer un bien. Ces crimes 2.0, qui tiennent un nombre croissant de policiers en haleine, s’avèrent parfois difficiles à résoudre. Zoom sur un phénomène bien de notre époque.

Par Marie-Josée Roy

 

Élaine croyait bien avoir trouvé la perle rare quand elle a fait la connaissance de Jacques, un Français d’origine installé au Québec depuis peu. «Je m’étais inscrite sur un site de rencontre et il m’a approchée en me disant que mon profil lui plaisait.» Nouvellement célibataire après avoir passé 20 ans avec le père de ses enfants, la quinquagénaire a mis du temps avant de se laisser apprivoiser. «Nous avons commencé par échanger des messages. Il m’écrivait de petits mots pour me dire bonne nuit ou me souhaiter une bonne journée. Je trouvais notre correspondance très romantique!» Hélas, l’entrepreneur globe-trotter un tantinet vieux jeu qu’Élaine pensait apprendre à connaître n’était qu’un mirage: sans le savoir, elle discutait avec un usurpateur qui allait bientôt tenter de lui soutirer de l’argent.

 

Un modus operandi fluctuant

Des histoires comme celles d’Élaine, Sylvain Dumouchel en entend tous les jours dans le cadre de son travail. En tant que commandant de l’unité des crimes économiques du Service de police de la Ville de Montréal, il est aux premières loges pour constater l’ingéniosité des fraudeurs. «Ils sont très ratoureux et s’adaptent vraiment à l’air du temps. Ils misent sur ce qui est le plus en demande», explique le commandant en donnant l’exemple de la fraude liée aux petits animaux, plus présente que jamais depuis les débuts de la pandémie. «Les gens qui souffrent d’isolement tentent d’aller chercher un animal de compagnie pour se désennuyer. Les fraudeurs affichent des animaux à vendre sur les sites d’annonces classées et exigent un montant d’argent avant de remettre l’animal, que ce soit pour les frais liés au vétérinaire ou au transport.» Inquiets pour le bien-être de leur futur chien ou chat, les victimes acceptent donc de verser des centaines, voire des milliers de dollars qui s’évanouissent ensuite dans la nature, tout comme l’animal promis. Il va sans dire que ce type de manœuvre donne bien du fil à retordre aux policiers, qui doivent s’adapter quotidiennement à de nouvelles ruses.

 

Enquêtes 2.0

N’allons pas croire que les fraudeurs réclament de l’argent dès le départ: ils prennent le temps d’installer leur piège avant de passer à l’action. Élaine en était rendue aux longues conversations téléphoniques avec Jacques quand celui-ci a manifesté son découragement face aux complexités d’établir une entreprise en sol étranger. Il avait besoin de 2000 $ pour débloquer du matériel coincé aux frontières. «Sur le coup, ça m’a semblé tout naturel de l’aider. J’étais très attachée à lui, même si on se s’était jamais rencontrés.» Monsieur prétextait toujours un voyage d’affaires ou un imprévu de dernière minute pour repousser leur première rencontre. «Il arrive aussi que les fraudeurs prétendent avoir hérité d’un gros montant, mais cherchent à emprunter de l’argent pour régler les frais du notaire. Une fois que la victime a commencé à donner de l’argent, elle entre dans un engrenage. Le fraudeur lui en demandera toujours plus», indique Sylvain Dumouchel, qui rappelle que l’argent versé est souvent très difficile, voire impossible à récupérer par les enquêteurs. Les différents corps policiers ont beau collaborer entre eux, les fraudeurs, qui opèrent souvent depuis l’extérieur du pays, ont le beau jeu. «Les fraudes en ligne sont en augmentation constante, car les gens vont de plus en plus sur le Web. Les fraudeurs inventent toujours de nouveaux stratagèmes.»

«Il faut démystifier le fait que les gens qui tombent dans le panneau ne sont pas plus bêtes ou ignorants que la moyenne. Très souvent, ils sont au courant de l’existence de ces stratagèmes, mais dans un contexte donné, ils sont amenés à commettre des erreurs de jugement» – Benoît Dupont, professeur à l’Université de Montréal et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en cybersécurité.

 

Orgueil et préjugés

Utilisatrice avisée du Web, Élaine est la preuve vivante que les victimes de fraude ne sont pas les personnes crédules que l’on imagine. Les fraudeurs disposent d’un arsenal de techniques pour attirer des proies de tout acabit dans leurs filets. «Il faut démystifier le fait que les gens qui tombent dans le panneau ne sont pas plus bêtes ou ignorants que la moyenne. Très souvent, ils sont au courant de l’existence de ces stratagèmes, mais dans un contexte donné, ils sont amenés à commettre des erreurs de jugement», affirme Benoît Dupont, professeur à l’Université de Montréal et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en cybersécurité. Le chercheur rappelle que les malfaiteurs du Web sont souvent des as de la manipulation. «Ils font appel à notre propension à obéir aux figures d’autorité que sont le gouvernement et la police, mais aussi à un sentiment d’urgence qui altère notre capacité de jugement.» Préoccupés par un courriel de Revenu Canada exigeant une réponse pressante ou par un prétendu problème technique avec notre ligne téléphonique, nous portons moins attention aux signaux d’alerte que nous pourrions ressentir. Les aînés sont-ils plus vulnérables que la moyenne? Pas du tout, selon Benoît Dupont. «Les statistiques démontrent qu’ils sont beaucoup moins vulnérables que les 18-34 ans, par exemple. Cependant, ils ont beaucoup plus à perdre. Ils ont souvent un patrimoine conséquent qu’ils auront du mal à rebâtir en cas de fraude.»

 

Des lendemains qui déchantent

Qu’on soit victime d’un vol d’identité, d’un achat frauduleux ou d’une arnaque amoureuse, les préjudices liés à cette mauvaise expérience ne se limitent pas au cadre financier. Le stress et la perte de sommeil que peut susciter une fraude, par exemple, ne sont pas sans conséquences, tout comme la honte et le sentiment d’isolement parfois ressentis par les victimes. «Il y a aussi des préjudices sociaux, précise Benoît Dupont. Être victime de fraude peut entraîner des disputes avec les proches, une séparation ou un divorce, de même que des problèmes de concentration qui provoqueront une perte d’emploi. Il y a un effet réel sur la vie quotidienne des gens.» Dans le cas de la fraude amoureuse, la victime doit aussi faire le deuil d’un conte de fées. Élaine l’admet d’emblée: elle a vécu une peine d’amour en apprenant que ce Jacques avec qui elle entrevoyait un avenir n’était qu’une illusion. «Quand j’ai mentionné à ma fille que je lui avais prêté de l’argent, elle a fait des recherches sur le Web. On a su la vérité en dix minutes!» Plusieurs profils issus de différents sites de rencontre affichaient la même photo de Jacques, qui était aussi signalé sur un forum dénonçant les fraudeurs. «Ça s’est arrêté là! Je lui ai écrit un mot pour lui dire que je savais tout et j’ai fermé mon profil sur le site de rencontre. Il a essayé pendant un mois de me joindre par téléphone. J’avais tellement honte!» Hélas, certaines victimes, bien que conscientes d’être victimes d’une fraude, n’arrivent pas à couper les ponts. «Elles réalisent ce qui se passe, mais l’attention et l’amour que le fraudeur leur apporte vaut davantage à leurs yeux. Tout n’est pas noir ou blanc: il y a des zones grises», souligne Benoît Dupont.

 

Mieux vaut prévenir…

Entre les courriels frauduleux, le magasinage en ligne et les sites de rencontre, comment prendre plaisir à surfer sur le Web sans devenir paranoïaque? «Il faut développer une saine vigilance envers tout ce qui vient d’Internet», insiste Benoît Dupont, qui suggère aussi de demander conseil à des gens de notre entourage. «Avant d’envoyer de l’argent, on demande l’avis d’une tierce partie. Ça peut être un ami ou un membre de notre famille, mais aussi un policier ou un employé de la résidence où l’on habite.» Benoit Richard, coordonnateur au service des communications et de la prévention à la Sûreté du Québec, recommande pour sa part de s’assurer de la légitimité du site où l’on s’apprête à faire une transaction. «Si l’on désire acheter un bien vendu sur les annonces classées, on ne remet jamais d’argent à l’avance. On rencontre le vendeur dans un lieu public et on inspecte le bien avant de remettre l’argent.» M. Richard rappelle également que le gouvernement et les institutions financières n’exigent jamais de renseignements personnels par courriel. «Avant toute chose, on prend la peine de vérifier en communiquant avec notre institution financière ou le service gouvernemental qui nous a envoyé un message. On n’appelle surtout pas au numéro indiqué dans le courriel, car les fraudeurs auront prévu le coup.»

«Il faut développer une saine vigilance envers tout ce qui vient d’Internet» – Benoît Dupont, professeur à l’Université de Montréal et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en cybersécurité.

 

… que guérir!

Quand on réalise avoir été victime d’une fraude, la première chose à faire est d’aviser notre institution financière, surtout dans le cas où l’on a fourni des renseignements personnels. Après avoir versé 2000 $ à celui qu’elle croyait être Jacques, Élaine n’a pas porté plainte à la police: elle avait trop honte. «Il faut s’entourer de proches qui vont nous aider à traverser ce processus. Les fraudeurs sont très adroits: ils tenteront probablement de revenir à la charge», rappelle Benoit Dupont, qui recommande de consulter un psychologue si l’on a du mal à reprendre une vie normale. «Il n’y a pas de petit crime, insiste Benoit Richard. On ne dérange pas la police en portant plainte.» Si les cybercrimes ne sont pas tous résolus, les enquêteurs sont parfois amenés à faire des liens concluants lorsque plusieurs victimes d’un même fraudeur se manifestent, d’où l’importance de signaler le crime aux forces de l’ordre. La confiance perdue, elle, reviendra peu à peu. «Ça m’a pris plusieurs mois avant de me réinscrire sur un site de rencontre. Je me méfiais de tout le monde!» se rappelle Élaine. Pourtant, cette fois était la bonne, puisqu’elle a finalement fait la connaissance de celui avec qui elle partage aujourd’hui sa vie. «Le plus drôle, c’est qu’on s’est connus sur un site de rencontre, mais qu’il habitait littéralement au coin de ma rue!» Comme quoi la vie fait parfois bien des détours…